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Pascale d’Erm : à la découverte de la santé bleue

Pascale d’Erm : à la découverte de la santé bleue

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À travers le documentaire Aqua et le livre La Santé bleue, Pascale D’Erm offre une synthèse inédite des récentes recherches internationales sur l’eau. Les bienfaits des pratiques aquatiques, désormais scientifiquement prouvés, ouvrent la voie d’un équilibre global, physique et émotionnel. Tout en fluidité.

Propos recueillis par Céline Linguagrossa

Avez-vous d’emblée pensé le livre et le film comme un diptyque ?

Oui. Le documentaire est très scientifique. Je me suis permis d’aller beaucoup plus loin dans le livre sur un plan personnel et même spirituel. C’est un peu une histoire de vases communicants, pour rester dans les métaphores liquides !

Qu’est-ce qui vous a menée sur la piste de l’eau ?

Je travaille sur ces questions de nature et santé depuis plus d’une dizaine d’années. Ça avait commencé par les bénéfices de la nature verte sur la santé : les gens qui vivent dans la nature me semblaient plus heureux, en meilleure santé. Je me suis demandé s’il y avait des preuves tangibles à ces effets, j’en ai fait un film et un livre[1]. Et j’ai réalisé que les scientifiques n’avaient pas encore pris en compte les effets thérapeutiques de l’eau, avec des études nouvelles. J’ai cherché et j’en ai trouvé 150. Ce concept de Blue Health, santé bleue, est mis en avant par un programme européen qui regroupe 90 chercheurs du monde entier et porte sur 18000 européens et leur rapport à l’eau. En tant que journaliste engagée sur les questions d’écologie, je me suis demandé ce que l’eau peut nous apporter, dans ce contexte de crise. Comment les scientifiques rejoignent des sagesses très anciennes, comment les renouvellent-ils et pourquoi on s’intéresse tant à l’eau aujourd’hui ? C’est avec ces questions-là que je suis partie.

Qu’est-ce que la santé bleue ?

C’est une expérience de l’eau douce et salée qui bénéficie à tous les paramètres de la santé : physiologiques, mentaux, psychologiques et émotionnels. Et je dirais même spirituels. C’est une expérience qui repose sur des activités physiques, des immersions dans les espaces bleus : des lacs, des rivières, des littoraux. Ça a été dûment défini par les scientifiques. Ce ne sont pas des bassins artificiels, on se différencie du thermalisme et de la thalassothérapie. Quand vous les fréquentez, quand vous nagez, quand vous faites du surf, il y a une interaction avec votre corps, votre esprit, votre cœur. On est dans un milieu vivant, et plus la biodiversité est grande, plus ça fonctionne. Il y a aussi toujours une dimension de méditation, de sophrologie, de pleine conscience. Tous les sens sont invités à se redéployer au contact de l’eau. C’est l’élément parfait pour ça : on peut humer l’eau, la boire, c’est une expérience immersive totale qui nous enveloppe, nous caresse, nous porte. Je crois que ce rôle des sens en matière de santé bleue est primordial : reste à les intégrer aux activités sportives, et c’est ce que font ses thérapeutes.

Depuis quand parle-t-on de santé bleue ?

Les spécialistes ont commencé à publier il y a 5-6 ans, avec le corpus Blue Health. Les États-Unis avaient été pionniers dans les années 1970-1980 : les recherches portaient sur les effets du kayak thérapeutique contre les syndromes de stress post-traumatique chez les vétérans de la guerre du Vietnam. Il y a eu des études en Europe du Nord, au Canada. Mais le cœur de cette étude pluridisciplinaire — immunologistes, médecins généralistes, experts en qualité de l’eau, en santé publique, pédiatres, etc. — est en Grande-Bretagne, à Exeter. Ce sont des études au long terme, sur le physiologique et l’émotionnel. 

Quelles pathologies peut-on traiter et comment ? 

Les personnes qui vivent à moins de 5 km du littoral se déclarent en meilleure santé et ont moins de problèmes de santé mentale. Une étude sur des millions de personnes a aussi montré qu’il y a beaucoup moins d’obésité. La santé bleue agit, de manière générale, sur les maladies de civilisation, liées à notre mode de vie — sédentarité, malbouffe et surtout stress. Ce sont des diabètes de type 2, de la dépression, des syndromes d’hyperactivité, des pathologies liées aux problèmes de circulation sanguine. Elles sont atténuées, freinées ou parfois même guéries, selon certaines études, par des activités de santé bleue. On peut parler de la plongée thérapeutique, un protocole mis en place à Marseille par le docteur Coulange et une sophrologue. Ils ont fait une étude randomisée[2], avec les rescapés des attentats de Paris, comme celles qu’on fait pour les médicaments. Ceux qui ont fait de la plongée thérapeutique sont passés sous l’échelle du stress post-traumatique. Aujourd’hui, ils font des recherches sur les personnels soignants et travaillent aussi avec l’armée, car ce sont des gens qui ont de gros stress post-traumatiques. Quand on les emmène plonger sous le miroir de l’eau, ils profitent autrement de leur corps, même amputé. Des études très sérieuses, souvent anglaises, prouvent que la natation en eau fraîche a un impact sur tous les paramètres, y compris un effet d’estime de soi et de liant social, car ces activités se pratiquent en groupe. Et un effet hormonal : après un bain en eau froide, on a de la dopamine, de la sérotonine, de l’adrénaline aussi, je crois. C’est vraiment un cocktail euphorisant.

Y a-t-il des résistances à la santé bleue chez les scientifiques ? 

Mon livre est le premier sur le sujet. Ce n’est pas encore connu. Les détracteurs vont sortir du bois, certainement, plus tard. Encore faudrait-il qu’ils aient connaissance de ces études ou aient lu mon livre. Et il y a encore aussi beaucoup d’inconnues. Il n’y a rien sur les pays en développement, les pays méditerranéens, à part l’Espagne. 150 études, ce n’est pas beaucoup, finalement.

Quelles différences entre eau douce et eau de mer ?

Les bienfaits communs sont liés à l’immersion : la sensualité, la relaxation. Mais dans l’eau de mer, votre corps pèse 10 % de son vrai poids : pour la rééducation, c’est incomparable. Elle offre des sels minéraux — le corps n’en sécrète pas — qui rendent possibles les processus de digestion, de circulation de la lymphe, etc. Le mouvement permanent, la couleur, cette mer qui est habitée… Tout cela joue aussi.

Comment faire quand on vit loin de la mer ?

On déménage (rires) ! Non, je plaisante. Il y a des piscines. On peut avoir à proximité un lac, une rivière, une source. Et puis une douche, un bain aux sels minéraux, un peu de thermalisme. Et approcher la mer de temps en temps : on emmagasine une bonne immunité, déjà, quand on nage tous les jours un mois, l’été. C’est une bonne prévention naturelle.

Vous nous faites découvrir les bienfaits des cascades…

Des Autrichiens ont évalué les effets bénéfiques des ions négatifs issus des fracas de l’eau sur la pierre. Eux parlent de « paysage thérapeutique ». Dans leur étude clinique, le groupe qui a respiré la brumisation des cascades bénéficie d’un effet sur le moral et le stress et a développé des anticorps dans les muqueuses[3]. Les ions négatifs pénètrent très profondément les alvéoles des poumons et améliorent aussi le processus respiratoire. Et là, un effet entre en jeu, qui vaut d’ailleurs pour les autres sports aquatiques, notamment la plongée : un rééquilibrage du système nerveux autonome, qui assure les fonctions comme la digestion. C’est aussi comme ça que la plongée explique ses effets sur le stress post-traumatique. La respiration ample permise par le détendeur en plongée, les brumisateurs des cascades ou une marche en bord de mer stimulent le système nerveux parasympathique, garant du calme[4].

Il y a même de l’eau virtuelle : comment ça marche ? 

Dans des casques de réalité virtuelle, on peut choisir un tour en barque, une plongée, de la natation… Une étude est menée au niveau européen, auprès de personnes âgées. Le cerveau est complètement trompé, croit que les sons et l’eau sont réels. À tel point que les personnes de l’étude se racontent leur « après-midi à la mer ». Pour des gens qui ont toujours vécu au bord de l’eau et ne peuvent plus y aller, c’est un grand bonheur. 

Qu’est-ce que les ordonnances bleues, en Grande-Bretagne ?

C’est assez largement pratiqué. Ils appellent ça les social prescriptions. Des généralistes prescrivent des activités de santé bleue : surf, natation pour un enfant diabétique, etc. Une association dans le domaine de la santé psychosociale ou dans le milieu sportif, formée à l’accompagnement des patients — ce que l’agence de santé publique britannique s’est engagée à financer – les accompagne et fait le suivi des activités pour évaluer leur impact. Le généraliste aussi suit le programme. En Grande-Bretagne, il y a de gros problèmes de santé mentale. Et un système de santé beaucoup moins généreux que le nôtre : c’est peut-être aussi pour ça qu’ils ont mis en place ce dispositif, qui bénéficie d’autant plus aux personnes aux revenus moins importants, qui n’ont pas la possibilité d’aller à la mer.

Où en est la France en matière de santé bleue ? 

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Il y a Guillaume Barucq à Biarritz. Il est curieux et amoureux de la mer. Il a découvert les études de Mathew White[5], qui est vraiment Monsieur santé bleue, et a décidé de faire pareil avec ses patients : s’il peut, il leur prescrit des ordonnances bleues, depuis déjà 5-6 ans. Pendant le confinement, il les passait sous le manteau quand les plages étaient interdites, pour les gens qui en avaient vraiment besoin. Il y a de la surf-thérapie et du kayak thérapeutique à Saint-Malo. Ça commence à se développer, mais on en est vraiment au début. Mon idée, en diffusant le film, est de faire que les gens se rencontrent et montent des projets.

En France, comment se former à la santé bleue ? 

Les médecins sont très difficiles à convaincre, c’est dur de les faire bouger sur leur pratique de la médecine. Sur toutes les façades littorales de la France, plein de médecins pourraient être intéressés par ces techniques et de se les approprier. Mais il y a très peu de choses. Ces études, je les ai toutes lues en anglais. Il pourrait y avoir des formations, des séminaires : on n’en est pas là. 

Sait-on ce que pourrait rapporter la santé bleue ?

En France, non. En Grande-Bretagne, ils ont évalué à 176 millions de livres les économies pour le système de santé liées à la fréquentation des espaces bleus. Il y a des économies gigantesques à la clé car on agit sur la prévention. Beaucoup de gens disent avoir soigné des problèmes en allant en bord de mer : c’est quelque chose de très instinctif alors si en plus, c’est corroboré par des études scientifiques et la parole des médecins, ça peut prendre. J’en suis persuadée. Il faut faire connaître ces études. Et une recherche en France serait bienvenue.

Vous insistez beaucoup sur la qualité de l’eau…

La santé bleue est un argument supplémentaire pour rappeler notre interdépendance avec l’océan en matière de santé. Donc préservons cet océan auquel nous sommes liés, pour continuer à être heureux et en bonne santé sur cette planète.


[1] Natura, De Pascale D’Erm et Bernard Guerrini. ADLTV production, avec la participation de Canal+ / Planète+, 2018. Diffusé sur MyCANAL. Livre : Natura. Pourquoi la Nature nous soigne… et nous rend plus heureux, éditions Les liens qui libèrent, 2019.

[2] Protocole expérimental ayant pour but d’évaluer l’efficacité d’une thérapie, d’une action de prévention ou d’un médicament. Elle compare un groupe expérimental, à qui l’on administre le traitement, et un groupe témoin, qui suit un traitement standard ou prend un placebo. 

[3] Des IgA, des anticorps sécrétés dans le tube digestif, aux effets protecteurs contre les virus et les maladies.

[4] Le système nerveux parasympathique a une action calmante et équilibre l’action stimulante du système nerveux sympathique. 

[5] Auteur d’une cinquantaine de recherches en santé, il a travaillé plusieurs années à Exeter.

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