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L’affaire du Piss Grammy

L’affaire du Piss Grammy

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L’auto-proclamé « New King of Pop » Kanye West a lancé en septembre dernier sur Twitter une fracassante déclaration de guerre aux maisons de disques, qui spolieraient les artistes en pratiquant une forme « d’esclavage moderne ». Au-delà du discours militant, c’est la forme de sa croisade, pour le moins provocatrice et insolite, qui a fait s’emballer les réseaux sociaux. 

Par Jean-Baptiste Nicot 

Un Grammy Award, trophée le plus prestigieux de l’industrie musicale américaine, flotte au fond de la cuvette des toilettes, tel un énorme étron plaqué or. Hors-champ, un homme dont on ne distingue que les baskets blanches l’arrose consciencieusement d’un filet d’urine : filmée avec un smartphone et aussitôt partagée sur Twitter, la vidéo a été vue plusieurs dizaines de millions de fois. Car son auteur n’a rien d’un potache anonyme : il s’agit de Kanye West, rappeur, producteur et businessman milliardaire, déjà récipiendaire de vingt-quatre statuettes similaires durant sa carrière. 

Si l’affaire du Piss Grammy a beaucoup fait parler, elle a, en revanche, peu surpris : insensiblement, Kanye West s’est mué en agitateur numérique patenté, fascinante bête de foire médiatique souvent moquée, multipliant frasques et polémiques avec une régularité d’horloge suisse. Pour un peu, on aurait presque oublié qu’il fut l’un des musiciens les plus novateurs des années 2010, dont le culot créatif a mené le hip-hop vers des territoires sonores inexplorés. Sa trajectoire réactive le mythe de la créature de Frankenstein au temps des réseaux : tout se passe comme si le rappeur surdoué s’était progressivement estompé, dévoré par le double médiatique, caricatural et monstrueux, qu’il a lui-même façonné. 

Malade ou mégalo ? 

« Cette alternance de phases d’excitation et de dépression sont bien sûr notre lot à tous […], nous avons tous des hauts et des bas, des ciels clairs et des nuages noirs, mais il y a des gens dont je fais partie, comme paraît-il 2 % de la population, chez qui ces hauts sont plus hauts et ces bas plus bas que la moyenne, au point que leur succession devienne pathologique. » C’est ainsi que dansYoga, Emmanuel Carrère décrit le trouble bipolaire dont il a souffert toute sa vie mais qui ne lui a été dia- gnostiqué qu’à près de soixante ans. Kanye West, lui, avait trente-neuf ans à l’annonce de sa bipolarité. Selon son épouse Kim Kardashian, il ne prendrait aucun traitement, craignant que cela ne modifie sa personnalité ou nuise à son énergie créatrice. 

Dès lors, l’annonce de sa candidature à l’élection présidentielle américaine l’été dernier a forcément été perçue comme le symptôme d’une crise maniaque plutôt que comme l’énième coup d’éclat d’un artiste rompu au scandale. Pour autant, faut-il lire son comportement souvent erratique, ses prises de positions impulsives, son usage frénétique de Twitter et son egotrip (confinant parfois à la mégalomanie) au prisme déformant de la maladie mentale ? 

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Départager la souffrance psychique effective de l’excentricité, de la volonté forcenée d’exister dans un champ médiatique saturé d’outrances, est une tâche délicate. Mais éviter la pathologisation hâtive, indifférenciée, relève d’une décence élémentaire : la figure archétypale du créateur déséquilibré (ainsi que le romantisme de pacotille qu’on lui associe) a fait long feu. D’obsolète, elle est devenue obscène, insulte à la réalité crue de la détresse psychique ordinaire. S’il n’est pas certain que l’on puisse dissocier l’artiste du malade, l’on doit néanmoins se garder de stigmati- ser la part du « fou » en lui. Les extravagances du cas Kanye West ne sont finalement que l’indice d’un mal plus diffus : une tendance constante à la surenchère dans un monde où la démesure, ces hauts et ces bas typiques de la bipolarité, a désormais force de loi. 

Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault évoque ce que l’on nommait, au Moyen-Âge, « la nef des fous ». Les insensés étaient placés dans une embarcation à la dérive, condamnés à errer loin des rivages du monde civilisé, voguant sans destination, infiniment. Notre époque, plutôt que l’exil maritime des fous, a choisi de se repaître du spectacle de ceux qu’elle considère comme tels. La toile tissée par les réseaux sociaux forme une nef immatérielle, ballottée au gré des flux mais toujours à portée de vue. On n’exclue plus l’insensé : on l’épie, subjugués et apeurés, depuis la supposée terre ferme de la raison. De cela, Kanye West n’a cure. Il porte fièrement l’ambivalence de son trouble en étendard, par ces mots manuscrits en vert fluo sur la pochette de son album Ye : « I hate being bipolar, it’s awesome ». 

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