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Ultra Strips Down, la télé dénudée

Ultra Strips Down, la télé dénudée

ultra strips down

Chez nos voisins scandinaves, une émission repousse d’un cran
le curseur de la pudeur : dans Ultra Strips Down, la nudité s’offre sans fard aux regards enfantins. Mais si trop de choc rendait le freak moins chic ? 

Par Jean-Baptiste Nicot 

Alignés sur une petite estrade, cinq quidams dénouent leurs peignoirs sans crier gare. Un parterre de préadolescents âgés de onze à treize ans les applaudit, observant avec une curiosité amusée les imparfaites statues de chair qui leur font face. Il ne s’agit ni d’une performance d’art contemporain, ni d’un happening théâtral mais d’Ultra Strips Down, programme éducatif diffusé par la télévision publique danoise. Sa vocation ? Promouvoir le body positive en exposant des corps réels et sans apprêts loin de ceux, ultra-normés et retouchés, qui inondent les réseaux sociaux. « Est-ce que tu aimes tes parties intimes ? À quel âge as-tu commencé à avoir des poils dans le bas du corps ? » : les adultes dénudés sont bombardés de questions qui taraudent le jeune auditoire, sans retenue ni tabou. 

« Cela n’a rien à voir avec le sexe. Nous avons de la graisse, des poils et des boutons. » 

Gros, petit, handicapé, noir, blanc, non binaire ou tatoué, chacun y répond de bonne grâce. Durant la discussion, ils confessent leurs complexes, dévoilant le tortueux cheminement qui les a menés à s’accepter : leur intimité se livre corps et âme aux ados dans le studio. « Cela n’a rien à voir avec le sexe. Nous avons de la graisse, des poils et des boutons. Nous voulons montrer aux enfants, dès leur plus jeune âge, que c’est normal et que c’est bien », justifie le producteur et présentateur de l’émission dans les colonnes du New York Times, en réponse aux polémiques qu’elle a suscité. Au Danemark, pays ayant un rapport pourtant plutôt désinhibé à la nudité, des voix conservatrices se sont en effet élevées pour dénoncer « l’immoralité », voire la « dépravation » du concept. Cris d’orfraies aussi frileux que prévisibles, auxquels répondent les éloges vibrants de l’infinie variété des physionomies. Peu nuancé, le débat appelle un bref retour sur les représentations plurielles des corps singuliers. 

De la défense du monstre 

Dans son morceau Freaks, le chanteur Eddy de Pretto se fait le chantre de « tous les bizarres, les étranges, les monstres, ceux qui dérangent, les mis à l’écart », retournant le stigmate verbal dans une optique de valorisation du hors norme. Plus ou moins consciemment, son geste s’inscrit dans la filiation des hippies californiens qui, au milieu des années 1960, brandissaient fièrement l’étendard bigarré de la « freak identity » contre l’austérité sclérosante de la société américaine de l’après- guerre. La genèse de cette défense et illustration du « monstre » remonte à la fin du 18e siècle, quand le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire pose les bases de la tératologie. Ce qui est perçu à l’époque comme des malformations et difformités (macro-céphalie, nanisme, hermaphrodisme, hirsutisme, etc.) quitte alors le domaine du récit mythique pour accéder à celui de la rationalité scientifique. Mais ceux que l’on appelait auparavant « les oubliés de Dieu » n’ont souvent d’autre choix que de s’exhiber dans des freak shows ambulants, condamnés à faire commerce de leur étrangeté subie. Tout à la fois objets de dégoût et de fascination, ces créatures excédentaires débordent l’étriqué corps social qui les cantonne en ses marges. 

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Ainsi, l’aspect aberrant du freak trouble les classifications sociales et biologiques les plus établies. Pourtant, loin d’un être « manqué », il se révèle un chaînon manquant, qui lie et unifie les apparentes dissemblances humaines. En complexifiant notre vision du vivant, il l’harmonise dans le même temps. 

Un show équivoque 

Les controverses autour d’Ultra Strips Down ont au moins ce mérite : pointer l’ambiguïté de la mise en spectacle du corps. Sous les bonnes intentions de façade (la sensibilisation à l’acceptation des différences), on ne peut s’empêcher de soupçonner un dessein moins glorieux : la reconduction tacite et problématique de la monstration des « phénomènes de foire », telle que pratiquée en son temps par l’entrepreneur véreux Phineas Taylor Barnum. Le show, se parant de louables vertus éducatives, attise l’instinct voyeuriste du téléspectateur : l’image captive, par-delà le bien et le mal. Sous la crudité des projecteurs, la subversion des corps étranges est comme aplanie, tamisée par un halo de banalité. C’est loin des spotlights que le monstre retrouve la douceur du clair-obscur : son insolente fierté mérite un lieu à sa démesure, moins exigu que le petit écran. 

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