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« Don’t say gay », la loi qui (re)met les élèves au placard

« Don’t say gay », la loi qui (re)met les élèves au placard

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Parler d’orientation sexuelle et de genre à l’école ? Purement et simplement interdit dans les écoles de Floride depuis le 1er juillet 2022, en vertu d’une nouvelle loi qui suscite l’inquiétude des associations LGBTQIA+.

Par Delphine Bauer / Youpress @dbyoupress
Illustration © Sandrine Deloffre @sandrine.deloffre

Imaginez une école où parler de ses parents de même sexe ou aborder l’œuvre et la vie d’Oscar Wilde – dont on sait qu’il a été en prison pour son homosexualité – serait interdit. À partir de ce 1er juillet, la Loi sur les droits parentaux en matière d’éducation, dite Loi « Don’t say gay », adoptée en avril dernier par la Floride, pourrait faire de ces craintes une réalité puisqu’elle interdit aux enseignants, de la maternelle à l’équivalent du CE2, d’évoquer des questions de genre et d’orientation sexuelle… ou de les discuter « de façon non adaptée aux élèves ». Une formulation floue qui laisse toute la place à la subjectivité individuelle et fait d’ores et déjà craindre une extension de cette loi au lycée. 

« Plus de 70 lois éducatives discriminatoires ont été introduites en 2022 en Floride. »

Les réactions ne se sont pas fait attendre sur les réseaux sociaux : l’empire de l’enfance Disney, basé en Floride, a même été invectivé par des militants pour ne pas s’y être opposé assez rapidement. Pour autant, « ce type de lois n’est pas nouveau, contextualise Mathilde Philip-Gay, professeure de droit constitutionnel à l’université Lyon 3. Déjà dans les années 1980, en pleine épidémie de sida, les Républicains avaient voté des lois similaires. Mais elles ont été abrogées dans la plupart des États, sauf en Floride où les écoles ont toujours pour mission d’enseigner les bienfaits du mariage hétérosexuel et monogame ». Par ailleurs, glisse-t-elle, devant un Trump en perte de vitesse, certains Républicains, comme l’actuel gouverneur de Floride Ron DeSantis, essaient de se placer comme candidats à la Maison Blanche pour 2024. Cette loi serait donc une manière de « draguer l’aile ultraconservatrice de son électorat », d’autant plus que d’autres lois régressives ont été récemment votées dans l’État, précise Delphine Luneau, porte-parole de l’ONG Human Rights Campaign (HRC). Le Stop Woke Act, actuellement en attente de la signature de DeSantis, limiterait ainsi la liberté d’expression sur le lieu de travail de plus de 15 employés et dans les classes, en censurant le dialogue sur les questions de racisme systémique, de genre et de discriminations raciales ». Cela faciliterait les plaintes d’employés réactionnaires contre un employeur qui offrirait des formations sur ces sujets, par exemple. Et rien que dans le domaine de l’enseignement, « plus de 70 lois éducatives discriminatoires ont été introduites en 2022 en Floride », précise Delphine Luneau. 

Des inquiétudes en cascade

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En ce qui concerne la loi « Don’t Say Gay », les conservateurs ont deux types d’arguments. « Politiquement, la lutte contre le mouvement woke, la cancel culture… et l’homosexualité. Et juridiquement, le respect du droit à l’éducation des parents. En d’autres termes, discuter de l’orientation sexuelle dépendrait uniquement du bon vouloir des parents, y compris en fonction de leur pratique religieuse », analyse Mathilde Philip-Gay. Mais derrière les tactiques politiciennes, la réalité est que les enfants concernés seront les premières victimes de ce retour en arrière. « Cette loi vise clairement à marginaliser les jeunes LGBTQIA+ et à chasser hors de la classe toute conversation les concernant », estime Cathryn Oakley, directrice juridique du HRC, particulièrement inquiète de « la santé et la sécurité des jeunes LGBTQIA+ ». « Plusieurs études du NIH ont démontré les dommages d’un environnement non protecteur chez les jeunes LGBTQIA+. Les jeunes vivant sous des loi anti-harcèlement, qui incluent un volet orientation sexuelle et identité de genre, reportent moins de harcèlement homophobe que les étudiants qui sont scolarisés dans des États dépourvus de ces protections. Les étudiants LBGBTQIA+ dans des écoles offrant des clubs inclusifs et des ressources pédagogiques abordant les orientations sexuelles et de genre disent se sentir plus en sécurité et présentent moins de symptômes dépressifs, utilisent moins de drogues, ont moins de pensées et de comportements suicidaires », précise encore le HRC. Des informations déterminantes quand on sait que 85 % des jeunes LGBTQIA+ ont subi des commentaires, harcèlements ou même agressions homophobes conduisant à de l’absentéisme et du décrochage scolaire, selon le NIH.

Pour Mathilde Philip-Gay, « c’est le retour de la honte pour les élèves issus de familles homoparentales ou les élèves LGBTQIA+, qui n’oseront même plus en parler. Cela signe l’installation d’une forme d’autocensure pour le corps éducatif mais engendre aussi de nouvelles différences de traitement entre enseignants : si un professeur homosexuel ne peut pas afficher une photo de sa famille, pourquoi un professeur hétérosexuel le pourrait ? Avec cette loi, les discriminations se déclinent en cascade ». Sans parler des stigmatisations entre enfants.

Même si des associations ont déposé des recours auprès de la cour fédérale de Floride, qui pourraient aller jusqu’à la Cour suprême, rien ne dit que cette dernière tranchera en leur faveur. Car Mathilde Philip-Gay le rappelle bien, cette institution a une majorité conservatrice, malgré la récente élection de la juge Brown Jackson [première Afro-américaine à accéder à la fonction, ndlr]. Outre la Floride, un État riche, connu dans le monde entier, et souvent pivot dans le scrutin présidentiel américain, « d’autres lois discriminatoires sont en train d’être étudiées, dans le Kansas, l’Ohio, la Caroline du Sud, ou le Tennessee, tandis que le Dakota et l’Alabama ont aussi signé une loi ‘Dont’ say gay’. » Un vent réactionnaire général qui fait craindre le pire pour le bien-être des enfants LGBTQIA+ américains… et leur avenir. 

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