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Tous aux abris ! De la divine semence au terrorisme du sperme

Tous aux abris ! De la divine semence au terrorisme du sperme

bukkake

De la mode envahissante des bukkake aux attaques-surprise, on pourrait sérieusement commencer à se poser la question de savoir quel est le problème de certains hommes avec leur sperme. 

Par Clémentine Thiebault / Illustration © Agathe Bruguière 

Selon la définition simple et facile du dictionnaire, le terme bukkake est utilisé pour décrire « une pratique sexuelle collective qui consiste en une éjaculation de plusieurs hommes sur le visage d’une femme et qui se retrouve souvent dans les films pornographiques japonais ». Le dictionnaire donne ensuite un exemple édifiant, sans doute pour bien mettre le terme en contexte. « Les scènes de bukkake sont courantes dans l’industrie pornographique ». Dont acte. 

Il serait sans doute plus utile à ce stade d’en préciser l’étymologie, le mot signifiant « éclaboussure ». Devant la nécessité de s’épargner l’illustration par l’image sur des sites dédiés, on peut fouiller du côté de Wikipédia, pour recouper et confirmer ainsi l’information, glaner d’autres précisions pour calmer le dégoût (ou pas). Si la pratique sexuelle est avérée, elle est ici complétée par une dimension culinaire qui pourrait presque brouiller les pistes pour le profane. On apprend donc que le bukkake signifie quelque chose comme « couvert de sauce » en japonais, « le plus souvent utilisé pour désigner un type de plats où l’accompagnement est versé sur des nouilles (bukkake-udon et bukkake-soba, par exemple) ». 

Et que l’éjaculation n’est pas que faciale mais peut également advenir sur les seins, le ventre ou les fesses. Que la pratique a été popularisée dans les médias pour adultes japonais par des entreprises de production de vidéos dans les années 1980, entreprises soucieuses de ne pas transgresser la censure qui leur interdit de montrer des organes génitaux sans filtre. 

Que les actrices y sont fréquemment habillées en secrétaires ou portant un uniforme scolaire, dans des positions soumises et passives, alors que leurs consœurs américaines sont unanimement nues et « plus entreprenantes ». 

Que ces bukkake s’avèrent être les prémices des vidéos pornographiques plus « hard », précédées par une mode pour les vidéos de double pénétration au milieu des années 1990, et apparues en parallèle avec les vidéos de gang bang vers la fin de la décennie. 

Que le bukkake est une pratique à risque, comme l’est la pratique de la fellation sans préservatif, parce que les « pathogènes peuvent potentiellement aussi entrer dans l’organisme par la voie oculaire ou par des lésions de la peau ». Que le bukkake est moins populaire que d’autres domaines de la pornographie, sûrement parce que les éjaculations faciales sont perçues comme le final d’une scène, plutôt qu’un événement principal. 

Qu’il existe une variante, le gokhum, dans laquelle plusieurs acteurs éjaculent dans un récipient, afin que la personne le boive ensuite (et la coupe est pleine). 

Soudain, la source de savoir en ligne cite, presque pour conclure, Lisa Jean Moore, sociologue américaine qui affirme dans un ouvrage publié par les Presses universitaires de New York que le bukkake a pour objectif « l’humiliation de la femme sur laquelle des hommes ont éjaculé collectivement ». Wikipedia précisant (et c’est là que les bras nous en tombent) que c’est « une interprétation très novatrice et originale ». Une interprétation effectivement minoritaire, si l’on en croit les déclinaisons florissantes de l’exercice. Comme le pankakke, cousin américain du bukkake, prenant sa source dans un rituel d’enterrement de vie de garçon durant lequel huit (ou plus) hommes éjaculent de concert sur… une pile de pancakes. 

La force du symbole 

Autant de précisions historico-étymologico-anatomiques qu’aurait sans doute pu donner Pierre, ce soir où rentrant du collège, sa fille Annabelle, 14 ans, lui demande entre la poire et le Flanby : « Dis Papa, ça veut dire quoi bukkake ? ». Le père, qui ne savait pas, aurait un peu préféré continuer à ne pas savoir exactement. Mais il y a eu la cour de récré, les copains sur le portable, le porno en ligne, l’accès si facile à des spécialisations de niche, y compris pour celles et ceux qui n’ont rien demandé. Et cette question qui reste : c’est quoi le truc de ces mecs avec leur sperme ? 

Quelque chose de visiblement ancestral, symbole de la fécondation et de la puissance masculine, peut-être trop longtemps relégué à l’ombre des strictes cavités aux fonctions reproductives par la Bible, et la punition faite à Onan pour son péché mortel : « Cependant, Onan savait que la postérité ne serait pas sienne et, chaque fois qu’il s’unissait à la femme de son frère, il laissait perdre à terre pour ne pas donner une postérité à son frère. Ce qu’il faisait déplut à Yahvé, qui le fit mourir lui aussi. », faisant ainsi de l’éjaculation « au grand jour » un tabou central de la sexualité occidentale (et d’Onan un adjectif réprouvé). 

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L’éjaculation faciale, point d’orgue signifiant la conclusion narrative de l’acte sexuel, serait alors presque vendu comme une transgression. « L’homme en fureur oriente le foutre vers le visage, la bouche, le cul de la fille ou du giton ; au besoin il l’éparpille dans la pièce voire jusque dans l’escalier », s’emballe Sade dans les 120 (interminables) Journées de Sodome. « Ah le beau foutre… le beau foutre que je perds, s’écriait-il ; comme t’en voilà couverte. » Et il n’est pas le seul, alors qu’on est pourtant loin de l’émancipation partagée et, que cet esprit bandé vers la conquête unilatérale pourrait (pour ne pas dire devrait), se heurter à un mur, celui de la domination et du consentement. Toutes ne sont pas des Messaline, Ovidie le rappelle : « Quand l’éjaculation est buccale, elle est un prolongement du plaisir en duo. Le visage, c’est autre chose. Il rappelle le crachat, la gifle. C’est avilissant. » L’éjaculation externe (essentiellement faciale) semble donc avoir été intégrée comme une expression jaillissante de la masculinité en majesté. 

De l’écran à la vraie vie 

C’est alors qu’on en arrive en Corée du Sud d’abord, puis aux États-Unis, puis en France, à voir se multiplier des affaires liées à des attaques de sperme. Une « pratique » consistant à éjaculer sur des inconnues dans les transports, répandre son sperme sur les effets personnels d’une femme ou lui faire ingérer sa semence à son insu. D’après un rapport du magazine coréen The Women’s News relayé par MEL Magazine puis le Midi Libre en octobre 2021, en Corée du Sud, 44 plaintes ont été déposées entre 2019 et juillet 2021 pour ce type d’agression. On parle de terrorisme du sperme, et il semblerait que ce ne soit là que la toute petite partie visible d’un plus gros problème. Le Guardian relaie quant à lui qu’en mai dernier un homme a été (timidement) condamné à 2 500 euros d’amende pour avoir éjaculé six fois dans le café d’une de ses collègues, seule la dégradation de biens personnels (le mug) ayant été retenue. 

Et le phénomène n’est pas circonscrit à la Corée. En 2014, un Américain qui a éjaculé à plusieurs reprises dans le café d’une de ses collègues « pour la séduire » (sic), a été condamné à 4 500 dollars d’amende pour le même motif (la dégradation du mug). Un autre a été arrêté en Pennsylvanie pour avoir attaqué une femme avec une seringue remplie de son sperme. En France, plusieurs femmes ont (enfin) pu témoigner avoir été victimes de frotteurs dans les transports en commun, allant jusqu’à leur éjaculer dessus. « Dans le métro, il a attendu que je me retourne pour éjaculer sur moi » témoigne ainsi une jeune femme sur YahooLife.fr. 

« Le nombre d’hommes qui éjaculent ou aspergent les femmesde leur sperme a tant augmenté que de nombreux groupes défendant les droits des femmes se battent pour que l’acte soit reconnu par la loi sud-coréenne comme un crime sexuel. » 

« Le nombre d’hommes qui éjaculent ou aspergent les femmes de leur sperme a tant augmenté que de nombreux groupes défendant les droits des femmes se battent pour que l’acte soit reconnu par la loi sud-coréenne comme un crime sexuel », rapporte le site Madmoizelle. Tout comme le groupe Korean Womenlink qui estime qu’il s’agit d’un crime de haine contre les femmes. Mais il n’y a pas qu’en Corée, société réputée très conservatrice, que les mentalités et les lois doivent changer. En France, pour qu’un fait soit qualifié d’agression sexuelle, il faut démontrer qu’il a eu lieu avec violence, menace, surprise ou contrainte. Comme si le fait de se faire éjaculer dans le dos, de découvrir des traces de sperme inconnu sur ses affaires ou dans son café n’était ni de la violence, ni de la surprise. Une menace contre laquelle la loi reconnaît tout juste l’outrage sexiste, petit délit puni d’une contravention peu dissuasive. Comme s’il y avait de quoi se plaindre. 

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