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Du lait au labo : vers une nouvelle donne dans le marché de la nutrition infantile

Du lait au labo : vers une nouvelle donne dans le marché de la nutrition infantile

Pour la première fois au monde, une startup américaine a réussi à produire du lait infantile en dehors du corps humain grâce aux technologies de cultures cellulaires. Une page d’Histoire s’ouvre. 

Stéphane Rabut / Illustration Agathe Bruguière 

Il n’y a pas eu de grand boom. Dommage. Au début de l’été dernier, dans la ville de Durham, en Caroline du Nord, une révolution pour l’espèce humaine a éclaté. L’OMS recommande un allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de la vie de nos chérubins. Mais ça, c’est la théorie. Car dans la pratique, c’est bien plus compliqué. Déjà, tout le monde ne souhaite pas allaiter. Ensuite, ce n’est pas parce qu’on le souhaite que cela fonctionne. Cela peut être un Everest à gravir. Et malgré tous les efforts et toute la bonne volonté, c’est parfois mission impossible. Ne reste qu’une option : nourrir son enfant avec du lait infantile, industriel, à base de lait de vache, de brebis… Nous sommes la seule espèce à nourrir nos enfants avec un lait d’une autre espèce. 

En 2009, Leila Strickland, docteure en biologie cellulaire, ne produit pas assez de lait pour nourrir son fils Levi et en garde un très mauvais souvenir. Quatre ans plus tard, elle découvre à la télévision le premier steak issu de la culture cellulaire. C’est une épiphanie ! Leila se donne pour mission de produire du lait maternel hors du sein. Un engagement féministe et militant : « Je crois que le lait maternel est l’aliment idéal pour les bébés humains. J’en ai assez de la honte que subissent les femmes lorsqu’elles ne peuvent ou ne veulent pas allaiter. Je suis ici pour offrir une nouvelle option » indique Leila Stricklang dans un communiqué de presse. 

En juin 2020, elle lance Biomilq avec Michelle Egger, son associée. Un an plus tard, elles produisent le premier lait 100 % humain « hors du corps ». Pour fabriquer du lait maternel de culture, il faut des cellules de glandes mammaires prélevées sur une donneuse volontaire, pas forcément la mère biologique, d’ailleurs. Les cellules sont cultivées et nourries en laboratoire dans des conditions optimales pour la fabrication de lait. Un lait unique correspondant parfaitement au profil de la donneuse. « Il ne s’agit pas d’un lait bio-identique au lait maternel. Les changements hormonaux, les signaux du bébé, le contact peau à peau et l’environnement ont tous une incidence sur la complexité dynamique du lait maternel. Notre produit n’affichera pas la dynamique de composition en temps réel qui se produit pendant l’alimentation en réponse à la relation intime entre la mère et l’enfant et leur environnement unique. Mais, parce que le produit de Biomilq est fabriqué à l’extérieur du corps dans un environnement stérile contrôlé, notre lait sera exempt des toxines environnementales, des allergènes alimentaires et des médicaments d’ordonnance qui sont souvent détectés dans le lait maternel » souligne Leila Strickland. 

100 % biocompatible 

Le Biomilq est un lait qui flirte avec le lait maternel originel, riche en acides gras polyinsaturés connus pour leurs qualités anti-inflammatoires qui favorisent et soutiennent un développement sain, contient de nombreux oligosaccharides de lait humain (Human Milk Oligosaccharide ou HMO) qui ont des rôles importants dans le développement de l’enfant – on a découvert récemment1 une corrélation entre l’acquisition de la parole et l’absorption de HMO par l’enfant. Les premiers résultats sont enthousiasmants, mais la technologie est encore jeune. « La difficulté pour ce type d’entreprise va résider dans le changement d’échelle pour faire baisser le coût de la recherche et du développement. Passer d’un résultat de laboratoire à une échelle industrielle. En agriculture cellulaire, tout l’enjeu va être de pouvoir fabriquer des quantités significatives. Par exemple sur la viande cultivée, on est pour l’instant sur des effets d’annonces. On ne verra pas les premiers steaks en super marché avant cinq à dix ans », explique Nathalie Rolland, cofondatrice et directrice exécutive de l’association Agriculture Cellulaire France. 

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Un bib à 9 000 $ 

Pour le moment, les 30 grammes de lait issu de la culture cellulaire coûtent près de mille dollars. Un biberon à plus neuf mille dollars, ça fait réfléchir. Biomilq s’est lancé comme défi de baisser les coûts de 80 % avec en ligne de mire un prix qui se rapproche du lait maternisé, soit un dollar les 30 grammes. « Nous voulons que la nutrition avec le lait maternel soit accessible à tous les parents qui le souhaitent, quelles que soient les circonstances » souligne Michelle Egger, cofondatrice de Biomilq, dans leur manifeste. L’idée de Biomilq est de faire un lait sur mesure pour chacun de ses clients. 

Si Biomilq a de bonnes intentions, cette invention est un sacré pavé dans la mare de la nutrition infantile. Le marché du lait en poudre est estimé à 50,6 milliards de dollars américains et devrait doubler d’ici 2026. Entre 2005 et 2019, les ventes mondiales de lait en poudre ont augmenté de 121 %. Il faut dire que les fabricants de lait infantile consacrent chaque année des milliards de dollars en marketing. Une tradition de longue date. Déjà en 1865, les fabricants affirmaient que leurs produits étaient « aussi bons voire supérieurs au lait humain ». Nestlé, en 1878, avait préparé et publiée une étude qui affirmait que le lait maternel manquait de nutriments essentiels et que les nourrissons âgés de 6 à 8 mois avaient besoin d’un complément alimentaire… produit évidement par Nestlé. 

Nous sommes à l’an zéro du lait de culture cellulaire. Le marché potentiel est énorme. Aux côtés de Biomilq, deux autres startups se sont lancées sur le secteur, mais avec une vision différente. 108Labs (basé aux USA) et Turtlestree Labs (Singapour) ont mis en place des techniques différentes de Biomilq pour réaliser du lait humain par culture cellulaire, mais ont un débouché commun : vendre un modèle de licence banalisé afin de toucher les gros vendeurs actuels de lait infantile (Danone et Nestlé sont les deux plus importantes au monde). « L’Europe n’a pas encore sa startup dans le domaine », confirme Nathalie Rolland avant d’ajouter « mais nous avons déjà des lobbies forts contre l’agriculture cellulaire. Le ministre de l’Agriculture dans un tweet a déjà pris position contre la viande issue de culture cellulaire quand Singapour l’a autorisée ». Impossible, donc, de déterminer l’essor que prendra le lait humain fabriqué en laboratoire. Nous sommes à l’aube d’une ère nouvelle qui pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses. 

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