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Bigorexie : mon culte dans la salle de sport

Bigorexie : mon culte dans la salle de sport

Souvent, l’injonction au sport c’est just do it, un « y’a qu’à » à peine passé au lissage marketing. Force est de constater que l’on parle alors plus volontiers de ceux qui n’y arrivent pas que de ceux qui y arrivent trop. Ils existent pourtant, ces sportifs de l’excès, et leur mal porte un nom : la bigorexie.

Par Clémentine Thiebault
Illustration (c) Unsplash

La légende veut que, quand on lui demandait le secret de son inoxydable santé, Winston Churchill, son éternel cigare au coin des lèvres, la bedaine triomphante et le verre jamais loin, répondait avec l’assurance espiègle de celui qui a découvert le veau d’or : « NO SPORT », dans un nuage de fumée. Puis les temps ont changé et on a oublié. Le jogging est devenu une religion, le sport une grand-messe et l’activité physique, une injonction gouvernementale à la bonne santé. Le citoyen averti, mangeant au moins cinq fruits et légumes par jour, et ni trop salé ni trop sucré, est désormais avisé de préférer l’escalier à l’escalator, marcher (se faire tirer en laisse par son chien longtemps) ou faire du vélo afin de sortir de son affligeante condition de sédentaire au souffle court. Bref, le monde moderne a une hygiène sportive, le cool et les héros qui vont avec, sur fond de matières technologiques et de performances. Au point de ne plus entendre certains clairvoyants, qui, comme Jacno nous l’ont pourtant chanté en détournant les avertissements qui se mettaient alors à fleurir sur les paquets de cigarettes : 

Le sport c’est de la merde
Le sport peut entraîner une mort lente et douloureuse
Le sport crée une forte dépendance, ne commencez pas

Certains, suant en collant ou en maillot, ont donc préféré oublier, au point de basculer et d’inventer une nouvelle pathologie : la bigorexie, mal étrange qui n’a rien à voir avec la bigoterie, contrairement à ce que suggère orthographiquement la plupart des moteurs de recherche. Quoi que… La bigorexie est une dépendance à l’activité physique à la suite d’une pratique excessive du sport, touchant des gens qui ont alors le sentiment de ne plus pouvoir arrêter, ritualisant l’entraînement, répétant obsessionnellement des gestes, organisant toute leur vie autour du sport, jusqu’à se couper de la société. Un mal mis au jour au mitan des années 1970 par un certain William Glasser, psychiatre américain qui travaillait alors sur la théorie du choix. La bigoterie, elle, est définie comme étant la dévotion étroite du bigot : un excès de religion (voire de pratique religieuse), en somme. Bref, une histoire d’excès, dans un cas comme dans l’autre, comme le rappelle le « big », sur lequel est construit le néologisme bigorexie.      

Harder, Better, Faster, Stronger

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L’excès de sport est reconnu comme dangereux par l’Organisation mondiale de la santé depuis 2011 et semble toucher principalement les pratiquants des sports d’endurance et de culturisme, mais plus globalement toute personne faisant plus de dix heures de sport par semaine, quel qu’il soit. En chiffres : environ 15 % des sportifs, amateurs comme professionnels qui finissent par outrepasser les exigences de leur entraînement. En cause : les endorphines, ces hormones sécrétées pendant le sport, source de plaisir, qui peuvent créer une dépendance chez certaines personnes. Majoritairement des hommes, semble-t-il. À cause aussi de ce que certains psychologues appellent le complexe de l’Adonis, qui pousse le sportif qui a basculé à vouloir à tout prix développer sa masse musculaire et se sculpter un corps de statue grecque. Rangée sur l’étagère des addictions, la bigorexie se traite donc comme telle, sur fond de thérapie adaptée, encadrée par des médecins addictologues et des psychologues. 

La bigorexie peut, en plus d’entraîner des problèmes professionnels, familiaux et psychologiques, provoquer un épuisement généralisé, des déchirures musculaires, des atteintes tendineuses, des fractures osseuses, infarctus et burn out.

La bigorexie peut, en plus d’entraîner des problèmes professionnels, familiaux et psychologiques, provoquer un épuisement généralisé, des déchirures musculaires, des atteintes tendineuses, des fractures osseuses, infarctus et burn out. Des effets néfastes sur le corps et le cerveau, loin de ceux escomptés par les tenants du mens sana in corpore sano, sentence de papillote souvent attribuée à Pierre de Coubertin (le gars qui, en 1896, a inventé les Jeux Olympiques modernes, cette grande course aux performances mondialisées et aux médailles, doublée d’une morale hypocrite laissant croire – aux perdants plus qu’aux autres – que l’important était de participer). La bigorexie pourrait alors surtout être l’un des syndromes de celles et ceux qui, étrangement, n’ont pas réussi à faire la synthèse équilibrée des injonctions contradictoires de l’époque, coincés entre culte de la performance, efficacité et obligation au bien-être. 

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