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Mirion Malle : « Je pense que la neutralité politique n’existe pas »

Mirion Malle : « Je pense que la neutralité politique n’existe pas »

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Dessinatrice et autrice de bande dessinée, Mirion Malle s’intéresse particulièrement aux questions de genre et de féminisme. À l’occasion du Lyon BD Festival, on s’est croisées au parc de la Tête d’Or. Ça tombe bien : les fleurs, ça la détend.

Merci Mirion d’avoir accepté cette interview !

Avec plaisir, merci à vous ! C’est la première fois que je suis en couverture, mon Dieu. Tout le monde s’en fiche de la BD, alors je suis trop contente.

On est dans un parc et il paraît que tu adores dessiner les fleurs ?

Oui, j’adore. Je pense que tous les dessinateurs et dessinatrices ont un peu des dessins de réconfort. Moi, c’est les mains, les cheveux, les fleurs. Enfin, pas de réconfort, mais plus de confort. J’aime dessiner ça.

Pourquoi les mains et les cheveux aussi ?

J’adore dessiner les mains, je sais pas trop pourquoi… Au début, tu te dis toujours que les mains, c’est difficile. Et puis je me suis beaucoup entraînée pour bien les dessiner. Et à un moment, je me suis rendu compte que c’était très fun et surtout, que c’est très émouvant, les mains. Moi, je parle beaucoup avec les mains. Je pense que c’est aussi pour ça. Je trouve que ça retranscrit beaucoup les émotions. C’est une façon très cool de dézoomer du visage pour ensuite exprimer l’émotion par une partie du corps. Donc j’aime ça. Et je trouve ça très élégant, les mains, en général. J’adore. Et les cheveux, c’est juste long, tu peux faire des formes, tu peux faire ça de façon méditative…

Comme un mandala ?

Exactement !

Comment définirais-tu ton trait ?

Oh là là ! Agréable ? Pour moi ! (rires) Je sais pas trop… On m’a beaucoup critiquée parce que mon dessin était moche. Même encore aujourd’hui, je trouve ça drôle… Pour mon premier livre, Commando Culotte, déjà, j’avais genre 20 ans, et j’exagérais beaucoup, j’allais beaucoup dans un dessin « pété » : je suis très influencée par la bande dessinée indépendante, le fanzinat… Pas forcément des dessins très lisses. Bien sûr, je trouve que la ligne claire, c’est très beau, c’est très impressionnant. Mais c’est vrai que j’étais plus inspirée par des choses un peu moins… Je sais pas quel adjectif utiliser : pas esthétiques, parce que personnellement je trouve ça très beau, mais un peu moins lisses, peut-être, même si ça semble négatif… Mon dessin est maintenant un peu plus élégant, je dirais. Malgré tout, je trouve drôle de voir qu’on continue à me qualifier de dessinatrice qui ne sait pas dessiner.  C’est ça qui m’énerve. Qu’on me dise que mon dessin est moche, c’est ok. Mais qu’on me dise que je ne sais pas dessiner, c’est un peu abusé parce que clairement, mon dessin vient servir l’histoire, la raconter tout autant que le texte ou la composition des pages. Et c’est ça que je trouve merveilleux dans la bande dessinée. J’ai un dessin – pour le qualificatif – que je définirais comme fluide, dans le sens que je trouve qu’il est très adapté à ce que je fais en bande dessinée. Et qui, je crois, vient beaucoup servir l’histoire. Quand je fais C’est comme ça que je disparais et Adieu triste amour, bien sûr on voit que c’est moi qui dessine, mais ce sont deux formes différentes. Parce que la forme est là pour venir nourrir l’atmosphère de l’histoire, ce qu’on raconte. Mon livre est sorti au Québec aussi et en Amérique du Nord anglophone, et je n’ai pas du tout ces critiques-là. Bien sûr, des gens disent qu’ils n’aiment pas mon dessin. Mais il n’y a pas cette espèce de condescendance qu’on peut avoir parfois, à dire que je ne sais pas dessiner. Je ne comprends pas trop pourquoi moi, et pas tel ou telle autre artiste.

Est-ce que toi, tu trouves que tu dessines bien ?

Je n’aime pas forcément mon dessin. Je ne me dis pas : « Purée, je suis une incroyable dessinatrice ! ». Par contre, maintenant, je suis satisfaite. Après, dans deux mois, je vais relire mon livre et me dire qu’il est trop laid ! En tout cas, mon dessin, maintenant, je l’aime. Parce que je trouve que j’arrive à faire ce que je veux avec. Donc je n’irai jamais dire que je suis une grande dessinatrice, et je suis contente parce que je pense que c’est un bon stade : ne pas être en mode « Mon dessin est parfait » et toujours vouloir progresser, mais en même temps, en être contente et réussir à faire ce que je veux avec. 

Parfois, tes personnages ont carrément des parties du visage qui disparaissent. Comment ça t’est venu ?

Je pense que je suis très influencée par le shōjo manga, que j’ai lu ado et que je lis toujours aujourd’hui. C’est une façon de faire de la bande dessinée où les émotions sont extrêmement mises en valeur, exagérées parfois. Je pense aux personnages de chibi, qui ont des grosses têtes avec des tout petits corps, pour des trucs humoristiques. Ou alors justement, des visages très délicats, très travaillés, très pointus… Ce que je veux, c’est transmettre des émotions. J’essaie vraiment de réfléchir à comment les faire passer, que ce soit l’atmosphère, l’émotion d’un personnage, ou une émotion chez le lecteur ou la lectrice. J’aime beaucoup réfléchir à comment je compose ma page. Je travaille souvent mes pages en vis-à-vis, pour voir comment l’œil va se promener de l’une à l’autre. Sur la page elle-même, j’essaie de bien composer mes cases, pour diriger l’œil comme je peux. Et des fois il y a ce truc de faire passer certaines émotions en enlevant des bouts du visage. Je pense vraiment que ça me vient du manga parce que j’ai l‘impression que c’est là où je l’ai vu la première fois. Dans C’est comme ça que je disparais, il y a des moments où j’essayais de dessiner le regard de Clara trois mille fois. Je me disais : « Ça marche pas, ça marche pas ». Et en gommant, je me rends compte que là, ça marche, c’est bien, le fait qu’il n’y ait pas d’yeux. Donc c’est vraiment dans un souci de narration, je dirais.

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Comment qualifierais-tu ces deux ouvrages, par rapport à ton vécu : autobiographies, autofictions, inspirations autres ?

C’est de la fiction. Je suis très pudique, mais j’ai déjà fait de l’autobiographie, notamment sur les réseaux sociaux. Pour mon travail de fiction, je me base beaucoup sur mon observation, sur ce que je connais, mes expériences, les gens autour de moi. Parce qu’en ce moment, ce qui m’intéresse, c’est de développer des émotions. J’aime bien situer mes histoires dans un univers que je connais. C’est pour ça que ce sont toujours des héroïnes qui ont ma tranche d’âge, qui sont dans le milieu artistique aussi. Peut-être qu’un jour j’aurai vraiment très envie d’écrire une histoire de pirates, et dans ce cas-là, il va falloir que je me renseigne beaucoup. Mais là, j’essaie de développer les dynamiques relationnelles, les personnages, les émotions, la dépression par exemple… Je travaille aussi beaucoup sur les dynamiques de groupe, j’ai l’impression. Et donc c’est juste plus facile de placer ça dans des milieux que je connais. J’ai fait C’est comme ça que je disparais et j’ai dit : « C’est ma première fiction ! ». Et là tout le monde m’a dit : « Donc, c’est autobiographique ? » Et j’étais : « Non !? » Mais il y a même des gens qui ont écrit des articles en mode « Dans cette BD autobiographique… » alors que jamais je n’ai dit nulle part que ça l’était. Si j’avais voulu faire une BD autobio, j’aurais fait une BD autobio. Ce serait drôle. Un peu comme quand Taylor Swift a fait Blank Space : un clip où elle surjoue l’ex folle. Et les journalistes ont dit : « Oh là là, c’est vraiment une ex folle, regardez cette nouvelle chanson ! ». Je me suis dit : « Je vais faire ma Taylor Swift ! » Je vais écrire ça dans le milieu de la BD (rires). Mais non ! Pardon, très longue façon de faire cette blague qui devait être rapide. Mais je me suis dit que c’était un peu un pied de nez… Quand tu es une femme, dans tous les cas, on pense toujours que tu fais de l’autobio et que t’es pas capable d’inventer des trucs. Sincèrement, c’est ce que je sens, à la fois moi et mes amies femmes qui sont autrices ou créatrices. J’adore le cinéma, j’écoute beaucoup d’entrevues, je lis beaucoup de trucs de réalisatrices, de cinéastes. En effet, il y a toujours des trucs de « Oh les femmes ne sont pas vraiment capables d’inventer ». Alors que les hommes, on va être beaucoup plus centré sur leur travail. Donc je trouvais ça fun de faire ça dans le milieu de la BD, mais aussi parce que je trouvais ça intéressant. C’est un milieu qu’on ne voit pas trop et c’est le mien. C’est quand même chouette de placer une histoire dans ce milieu-là. 

Tu fais partie du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme. Tu peux nous en parler ?

Oui. Ça fait longtemps qu’il n’y a pas eu d’action. C’est un collectif qui s’est formé parce qu’il y avait une expo sur la « BD féminine ». En gros, les hommes auraient le droit à tous les genres de BD, et les femmes à un genre : la « BD féminine ». Et on en a entendu parler surtout pour le festival D’Angoulême, où aucune autrice n’était nommée pour le Grand Prix 2016. C’est juste un collectif où les autrices peuvent adhérer gratuitement – autrices, coloristes, dessinatrices, scénaristes… Toutes les femmes du milieu de la bande dessinée. Femmes et personnes non binaires, aussi. Un groupe non mixte, sans hommes cis. Et c’est très bien : quand on était toutes des voix séparées, personne n’écoutait. Le fait qu’il y ait un groupe a permis d’enfin commencer à faire changer les choses. Maintenant, ce groupe-là existe : s’il y a encore besoin de faire des actions, il aura un poids politique – enfin, dans le milieu de la bande dessinée, pas au niveau national. Mais c’est bien : avant, ces revendications étaient juste tassées. Là, d’un seul coup, elles sont plus difficiles à ignorer. Je trouve que c’est très important, le groupe, de toute façon. C’est aussi pour ça que c’est beaucoup le sujet de mes livres. Je trouve très important de s’organiser et de faire la révolution.

Tu dis dans une interview que des gars relou reviennent de festival en festival, qu’ils « attrapent des culs », qu’ils parlent mal aux femmes et que personne ne réagit. C’est encore possible, ça ?

Oui. Et d’ailleurs le dernier festival d’Angoulême, c’était un dur rappel à la réalité. Le collectif avait fait en 2017 ou en 2018 un recueil de témoignages anonymes (dans les deux sens : les personnes qui témoignent et les personnes dénoncées) sur ces comportements-là, pour mettre la lumière sur le fait que ça arrivait dans la BD, pour dire : « Regardez, ça existe dans ce milieu ». En plus, la BD, contrairement au cinéma, ça brasse pas beaucoup d’argent… En tout cas, ceux qui ont beaucoup d’argent, c’est pas les auteurs, pour la plupart. A part une poigné, qu’on ne voit même pas. C’est ça qui est un peu terrible : ce sont des hommes qui n’ont aucun pouvoir, à part l’espèce de solidarité masculine de ce milieu-là. Et qui au final vont quand même agir en prédateurs sans jamais se faire taper sur les doigts. Et comme la BD ne brasse pas tant d’argent que ça, je pense qu’il y a un désintérêt des médias par exemple. Dans le cinéma, c’est sûr que ça fait plus vendre de parler de Weinstein que de tel ou tel auteur de BD que personne ne connaît. Le dernier festival d’Angoulême a été un dur rappel : quand tu es une meuf, pour beaucoup d’hommes, tu ne seras jamais une collègue : tu seras un bout de viande. C’est assez violent de réaliser ça. Enfin, pas de réaliser : c’est juste qu’après deux ans de pandémie, tu l’oublies un peu. Mais en effet, toujours les mêmes mecs. Et il y en a qui font un truc qui se sait, l’opprobre est jeté sur eux un instant, et puis trois ans plus tard, ils reprennent du poil de la bête et font les kékés au milieu de la piste. Chaque fois qu’on en parle, que ce soit avec des librairies, ou entre nous, c’est toujours « Ah oui, on sait, on sait ». Et on ne fait rien ! Pourquoi je dis que c’est de festival en festival : quand je suis arrivée dans ce milieu, j’avais 19 ans. Maintenant j’ai 30 ans. Il y a dix ans, on parlait moins de ces questions-là, du harcèlement, de féminisme. Et je me rappelle très bien de mecs de 45 ans qui m’attrapaient le cul, qui faisaient des blagues sur mes seins… J’avais des gros seins, alors ça c’était vraiment la blague dans le bloc BD : « Mirion Malle a des gros seins » !

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